À la mémoire d'un croyant
        Tous les samedis après-midi de l'été 1981, j'allais célébrer l'Eucharistie au Parc national de la Mauricie: une messe à 16 heures au camping du lac Wapizagonke et une autre à 19 heures au camping Mistagance. Les échanges avec les campeurs étaient très riches et ils acceptaient toujours de bon coeur de faire les lectures de la liturgie.

        Le samedi soir du 5 septembre 81 nous réservait des lecteurs bien spéciaux pour la célébration au Mistagance. Mon ami Henri-Paul Houde, qui s'occupait de l'accueil et de la répartition des tâche, s'approcha d'un homme à l'air jovial accompagné de ses enfants et lui demanda sa participation comme lecteur. Celui-ci hésita un instant, arguant qu'il n'avait pas ses verres; puis saisissant ceux de mon ami il les essaya et déclara: "Ça va aller et je serai heureux de collaborer à la proclamation de la Parole". Ce lecteur se nommait Pierre Elliott Trudeau. La seconde lecture fut faite par un autre participant bien connu lui aussi: Jean Chrétien. Vous aurez compris qu'il s'agissait de la messe célébrée pour des campeurs bien spéciaux, en cette veille de l'ouverture officielle du Parc national de la Mauricie par le Premier Ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau, accompagné du Ministre de St-Maurice Jean Chrétien.

        La célébration fut toute simple et comme d'habitude je prononçai une courte homélie. L'évangile du jour relatait l'annonce par le Christ de sa passion et de sa mort et la révolte de l'apôtre Pierre devant cette éventualité. Commentant l'attitude de l'apôtre, je déclarai simplement, sans soupçonner le quiproquo que provoqueraient mes paroles: "Comme d'habitude, Pierre ne comprenait rien." J'ai vu alors deux Premiers Ministres du Canada, l'ancien et l'actuel, rire à gorge déployée en pleine célébration eucharistique!

       Après la messe, j'ai eu la chance d'échanger avec Pierre Elliott Trudeau pendant une trentaine de minutes. Après m'avoir présenté ses enfants, il me raconta sa joie de se retrouver avec eux en pleine nature, de savourer le calme et le chant des oiseaux, de retrouver son esprit aventureux dans ce décors sauvage. Loin de la politique et de sa responsabilité de chef d'état, il semblait heureux. C'est plutôt moi qui abordai le sujet en lui laissant entendre que sa tâche devait parfois être lourde à assumer. Je n'oublierai jamais la réponse de notre Premier Ministre d'alors: "Vous savez, mon père, lorsque j'allais au collège, on nous parlait de la "grâce d'état", cette aide que Dieu nous apporte dans notre travail. Ça existe pour vous dans votre ministère, mais ça existe aussi pour le premier ministre d'un pays!"
        Nous nous sommes quittés quelques minutes plus tard, mais je revois encore Pierrre Elliot Trudeau me regarder de ses yeux pétillants et me dire sa foi dans l'aide de Dieu.